Chapitre 3
Une tante inhabituelle
Danielle emprunta plusieurs petites routes de terre avant de ralentir devant ce qui semblait bien être la seule habitation de la région. Elle arrêta la voiture dans l’entrée bordée de magnifiques fleurs et vérifia l’adresse sur le morceau de papier qu’elle tenait à la main, étonnée par la taille de la maison. « C’est un véritable manoir », songea-t-elle. « Comment est-ce possible qu’elle y vive toute seule ? » Alexanne avait aussi écarquillé les yeux. Sa tante était-elle riche ? Pourtant, son père lui avait dit qu’elle ne travaillait pas…
L’adolescente descendit de la voiture en admirant les deux étages de la maison en briques rouges de style victorien, pendant que Danielle retirait les valises du coffre.
— Tu peux sonner si tu veux, lui proposa-t-elle.
Craintive, Alexanne promena d’abord son regard sur la propriété. Il y avait des fleurs absolument partout, et de grands arbres sûrement centenaires protégeaient la résidence de leurs grosses branches feuillues. Le reste du terrain était inondé de soleil.
La porte de la maison s’ouvrit en grinçant, attirant aussitôt le regard de l’orpheline sur une femme dans la cinquantaine, aux cheveux châtains grisonnants. À peu près de sa taille, elle avait la même forme de visage qu’elle, la même bouche, les mêmes yeux !
— Bienvenue, jeune fille, lança Tatiana, avec un radieux sourire.
Étonnée par leur ressemblance, Alexanne fut incapable d’articuler un seul son. Danielle se planta à côté d’elle et déposa les bagages sur le chemin dallé menant au porche.
— Madame Kalinovsky, je suis Danielle Léger, fit-elle en lui tendant la main.
— Oui, je sais, répondit amicalement Tatiana en la lui serrant. Je vous en prie, entrez, toutes les deux.
La travailleuse sociale empoigna deux des valises et marcha vers l’entrée en poussant discrètement Alexanne devant elle. Elles entrèrent dans le spacieux vestibule décoré de vieux cadres sculptés, renfermant des photographies jaunies de personnages plutôt austères. Danielle déposa enfin son fardeau sur le sol et alla chercher la dernière valise. Alexanne en profita pour étudier l’endroit. Devant elle, un grand escalier aux marches de bois, recouvertes au centre d’un étroit tapis bourgogne, menait au deuxième étage. De chaque côté, des portes doubles s’ouvraient à gauche, dans le salon, et à droite, dans la bibliothèque. Sous l’escalier, s’élevant en dessinant une douce courbe, une porte en forme d’arche marquait l’entrée d’une autre pièce.
— Je viens justement de préparer du thé, déclara Tatiana. Vous en prendrez bien une tasse avec moi ?
— Volontiers, répondit Danielle en entrant dans le vestibule avec la troisième valise, mais je ne pourrai pas rester longtemps.
Tatiana se dirigea vers la porte de gauche, et Danielle poussa une fois de plus Alexanne devant elle pour qu’elle suive sa tante. Elles entrèrent dans un vaste salon d’une autre époque. Sur la table à café, de belles tasses de fantaisie reposaient sur un plateau en argent entourant ce qui semblait être une théière très ancienne. Danielle et Alexanne s’assirent dans les fauteuils de velours bourgogne recouverts d’un carré de broderie blanche. Tatiana s’assit devant elles et versa le thé d’un mouvement gracieux.
— Vous avez une maison magnifique, madame Kalinovsky, la félicita Danielle, impressionnée.
— Merci, je l’aime beaucoup.
Elle tendit une tasse à Danielle, puis à Alexanne, en la fixant avec curiosité. Quelque peu embarrassée, l’adolescente refusa la boisson chaude en secouant la tête.
— Depuis combien de temps habitez-vous ici ? s’enquit Danielle.
— Plus de vingt ans.
Sa voix aussi douce qu’une caresse rappela à Alexanne celle de sa mère.
— Tu peux aller choisir ta chambre à coucher pendant que je réponds aux questions de madame Léger. Tu peux prendre celle que tu veux, sauf la mienne, évidemment.
— Et la vôtre, c’est laquelle ?
— C’est l’une des premières sur le palier.
Contente d’échapper à la conversation ennuyeuse des adultes, Alexanne s’empressa de quitter le salon.
— Elle est encore bien triste, affirma Tatiana.
— Elle ne parle que de suicide.
— Ne vous inquiétez pas, madame Léger, je saurai comment m’occuper d’elle.
— J’ai quelques papiers à vous faire signer.
Tatiana les lut rapidement et y apposa sa signature.
— Un détail me tracasse, ajouta la travailleuse sociale. Comment avez-vous réussi à vous payer une telle maison si vous n’avez jamais travaillé ?
— Une vieille dame très riche, du nom de Grâce Carmichael, à qui j’ai tenu compagnie pendant de nombreuses années, me l’a léguée.
Danielle nota le nom de cette femme afin de faire quelques vérifications, puis elle déposa les papiers dans son porte-documents et avala une autre gorgée de thé.
* * *
Alexanne grimpa le bel escalier de bois franc menant aux chambres à coucher et s’arrêta pour examiner le long couloir qui s’ouvrait devant elle. Traversant tout l’étage, il était décoré de tableaux et de petites tables appuyées contre les murs, sur lesquelles reposaient des vases remplis de fleurs fraîches. L’adolescente fit quelques pas en se demandant laquelle des sept portes choisir. Elle passa donc la tête dans l’embrasure de la première et trouva cette pièce beaucoup trop sobre, avec son papier peint fleuri et son foyer en pierres des champs.
Elle se rendit donc à la deuxième et jeta un coup d’œil à l’intérieur de la pièce. Ce ne pouvait être que la chambre à coucher de son étrange tante. Elle était pleine de cristaux de toutes les couleurs et de statuettes d’anges de dimensions variées. Il y en avait sur les murs, sur les meubles et il en pendait même du plafond à des chaînettes dorées. La lumière orangée du coucher de soleil se répandait dans la pièce en lui donnant un air surréaliste. Alexanne s’approcha de la commode et caressa la tête de petits chérubins en céramique. « Mon père ne croyait pas aux anges… » se souvint-elle.
L’orpheline pivota lentement sur elle-même et contempla une dernière fois tous les petits personnages aux visages sympathiques et les pierres scintillantes, puis entra dans la pièce suivante, une chambre de fillette peinte en rose, remplie de poupées et de jouets. « Pourtant, ma tante n’a pas d’enfants ! » s’étonna-t-elle. L'adolescente s’assit sur le lit et s’empara de l’ourson en peluche qui dormait sur l’oreiller. Elle observa ses yeux noirs en se demandant pourquoi il lui était si familier.
— Tu peux le garder si tu l’aimes, lui dit Tatiana, de la porte.
— Vous m’avez fait peur, avoua Alexanne en remettant le petit animal à sa place. Je ne vous ai pas entendue arriver.
— Je suis désolée, je ne fais jamais de bruit.
Tatiana alla s’asseoir près d’Alexanne en posant sur elle un regard compréhensif.
— Madame Léger est partie, lui apprit-elle. As-tu choisi ta chambre ?
— Non, pas encore. À qui était celle-ci ?
— Elle a appartenu à un petit ange. Si tu veux, tu peux t’installer ici.
— Non. Je ne pourrais jamais dormir ici.
— Laisse-moi te montrer où est la salle de bain, parce que je vais bientôt me mettre au lit.
— À cette heure-ci ? Vous ne regardez pas la télévision ?
— Il n’y a pas de téléviseur ici, mais si c’est important pour toi, je m’en procurerai un.
— Mais comment passez-vous le temps alors ?
— Je lis beaucoup et je m’occupe de mes fleurs.
— Mais l’hiver, quand la neige recouvre tout, vous devez trouver le temps long.
— Durant la saison froide, je m’occupe davantage des animaux.
— Quels animaux ?
— Ceux de la forêt, évidemment.
Alexanne suivit docilement sa tante dans le couloir. La salle de bain était aussi spacieuse que les chambres à coucher ! On y retrouvait encore des photographies, des tableaux et des figurines d’anges, mais aussi des chandelles et des fleurs sur les murs et les étagères, et autour de la baignoire.
— Êtes-vous une maniaque du nouvel âge ?
— Le nouvel âge ? répéta Tatiana, amusée. Non, je dirais plutôt que je suis du vieil âge, car j’aime toutes ces choses depuis très longtemps. J’étais encore plus jeune que toi lorsqu’on m’a offert mon premier morceau de cristal.
— Qui vous l’a donné ?
— Une vieille tante, lorsque nous habitions la Russie.
Elle lui indiqua une étagère en marbre blanc qui partait du plancher et qui montait jusqu’au plafond.
— J’ai mis tes draps de bain ici et j’ai libéré un tiroir pour tes effets personnels. Est-ce que ça te va ?
— Oui, merci, répondit poliment Alexanne. Et si j’avais envie de prendre un bain ce soir, est-ce que je pourrais allumer les chandelles ?
— Bien sûr. Mais tu devras les éteindre avec cela.
Tatiana déposa l’éteignoir en forme d’ange dans la main d’Alexanne.
— Pourquoi ? voulut savoir l’adolescente.
— Parce que c’est un vieux rituel auquel je tiens. Les allumettes sont dans le premier tiroir. Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu n’as qu’à me le demander.
Tatiana caressa la joue de sa nouvelle protégée et pivota sur ses talons pour sortir de la salle de bain.
— J’ai une dernière question ! s’écria Alexanne.
La dame de la maison se retourna. « Comme elle ressemble à son père, cette enfant, avec ses grands yeux verts limpides et innocents », pensa-t-elle.
— Avez-vous le téléphone ?
— J’ai un appareil dans ma chambre.
— Un seul ?
— C’est exact. Personne ne m’appelle de toute façon. Je ne m’en sers qu’en cas d’urgence. Il est un peu démodé, mais tu peux t’en servir durant la journée.
— Même pour faire un interurbain ?
— Tu veux appeler en Russie ? la taquina Tatiana.
— Non, à Montréal. J’ai une amie qui se fait beaucoup de soucis pour moi et j’aimerais lui dire que je vais bien.
— Tu l’appelleras demain. Pour l’instant, il est plus important que tu t’installes et que tu prennes un bon bain. Bonne nuit, Alexanne.
— Bonne nuit.
Alexanne alluma toutes les chandelles et fit couler son bain en se demandant si ses parents se trouvaient au ciel. Ils lui manquaient énormément, mais curieusement, elle se sentait en sécurité dans cette maison.